« Votre quartier se transforme »

« VOTRE QUARTIER SE TRANSFORME »

Ça fait des années que le quartier Barbès-La Goutte d’Or-Château rouge « se transforme » : expulsions et destructions d’immeubles, installations de nouveaux commerces et de galeries d’artistes ou de créateurs financées par la mairie, multiplication des patrouilles de flics, mise en place de nombreuses caméras de vidéo surveillance, etc. Politiciens et investisseurs veulent en faire un quartier branché, capable d’attirer population friquée et touristes. Et dernièrement ça sent vraiment pas bon pour les pauvres…

Déjà, il y a la ZSP, zone de sécurité prioritaire, mise en place en septembre 2012 par le ministre de l’intérieur en lien avec la mairie et la préfecture : encore plus de patrouilles de flics et encore plus de répression. Pour que les « nouveaux venus » se sentent en « sécurité », « il faut virer tous ces indésirables qui squattent le trottoir, vendent des trucs à la sauvette, font du bruit et salissent les rues », se disent ensemble flics et aménageurs. Du coup, c’est la guerre : occupation policière, contrôles et arrestations de vendeurs/euses à la sauvette et de biffins, rafles de sans papiers. Le 6 juin dernier, le quartier a été entièrement bouclé par les flics pendant plusieurs heures et des centaines de personnes ont été contrôlées au faciès. Plusieurs dizaines ont été arrêtées puis enfermées au centre de rétention de Vincennes et, heureusement, la plupart libérée avant l’expulsion. Et puis il y a la chasse aux prostituées, les contrôles d’hygiène de petits restos, les expulsions de logements, etc. Les ZSP -parce qu’il y en a plus de soixante en france- c’est aussi une collaboration renforcée entre le commissariat, la mairie et certaines associations. Plusieurs fois par an, dans le cadre de celle de Barbès, une « cellule de coordination des forces de sécurité » se réunit, en présence d’une quinzaine d’habitants du quartier, membres de collectifs ou d’associations locales. En parlant de collabos on peut aussi évoquer l’association « Action Barbès », qui sévit dans le quartier depuis une dizaine d’années en faisant pression auprès de la mairie en faveur de plus de sécurité et d’une restructuration du quartier. Leur programme ? Un petit tour sur leur site internet en dit long sur leur manière de voir les choses : dégager les “délinquants » et « développer des axes civilisés » (un relent du temps des colonies)…

Ensuite, dans la volonté de faire de Barbès un quartier « attractif » pour une nouvelle population plus riche qui s’installe peu à peu depuis quelques années, promoteurs urbains et investisseurs ne manquent pas d’idées. Les ateliers/boutiques pour artistes branchés et jeunes créateurs financés par la mairie et les bailleurs sociaux continuent de pousser comme des champignons tandis que le Louxor ré-ouvre ses portes avec des tarifs inaccessibles comme ailleurs : de 7,50 à 9 euros la place de cinéma. Et prochainement, à la place du magasin Vano qui a brûlé l’an dernier, l’ouverture d’une grande brasserie. Les deux restaurateurs à l’initiative de ce projet, Pierre Moussié et Jean Vedreine (qui possèdent déjà plusieurs autres restaurants dans la ville) misent justement sur la transformation du quartier pour attirer tous les bobos dans leur établissement et faire de Barbès le prochain quartier parisien à la mode. Mais pour que leur entreprise fonctionne il va falloir faire place nette sur le trottoir et c’est dans cette optique qu’ils ont été reçus par le maire d’arrondissement afin de « parler de la sécurité aux abords de l’établissement ». Qu’on ne s’y trompe pas, les habitant-e-s du quartier ne seront pas convié-e-s à lire la carte des menus mais plutôt à faire leurs valises et dégager plus loin. D’ailleurs les loyers ne font qu’augmenter et plus de 75% des logements sociaux sont attribués à des personnes gagnant quasiment le double du SMIC et plus (les catégories PLUS et PLS). Une proportion de plus en plus importante des logements appartenant à des bailleurs sociaux est réservée à l’accession à la propriété pour qui veut et peut s’endetter sur 15 ans. Ils appellent ça la mixité sociale…

« Votre quartier se transforme » annoncent les panneaux de chantier, « oui, mais sans nous » pouvons nous rajouter. Vu que dans quelques mois il y a les élections municipales, les politiciens vont donner un coup d’accélérateur afin de satisfaire leur électorat.

Récemment, quelques habitants du quartier ont organisé des attaques contre les vendeurs/euses à la sauvette, à coup de gazeuse et de bâtons. On se demande quelles sont les motivations de leurs sales coups de pression : une question de territoire ou de commerce ? En tous cas le pouvoir se frotte les mains de cette situation et la police rigole bien de voir des pauvres attaquer d’autres encore plus pauvres. Pendant ce temps là, ceux qui nous gouvernent et nous oppriment au quotidien peuvent continuer leur sale besogne tranquilles. Diviser pour mieux régner sera toujours une stratégie du pouvoir qui préfère voir les gens s’entre-tuer plutôt qu’une révolte embraser les rues comme récemment en Turquie ou au Brésil.

Ce qui se passe à Barbès, occupation policière, guerre aux pauvres, hausse des loyers et rénovation du quartier, c’est un processus qui touche d’autres quartiers de Paris et de la proche banlieue.

À Stalingrad par exemple, autre ZSP de Paris, l’occupation permanente de la place par des CRS, l’ouverture dans la rotonde d’un resto chic avec son immense terrasse et les activités/expositions co-organisées avec la mairie permettent de virer les derniers indésirables.

De la Porte de la Chapelle jusqu’à la Porte de la Villette, un nouveau quartier est en train de voir le jour : des logements mais aussi la création de « nouveaux pôles d’activités et d’emplois à travers l’accueil de bureaux, de commerces et d’activités ainsi que la création d’un hôtel d’entreprises ». Les logements et les infrastructures sont labellisés « Haute qualité environnementale » et le tout est desservi par la nouvelle ligne T3 du tramway.

Plus globalement, avec le projet du Grand Paris, politiciens, promoteurs et urbanistes veulent continuer à étendre et développer une grande métropole mondiale, touristique, branchée et pleine d’investisseurs, où la circulation de l’argent est fluide et la population travailleuse, docile et consommatrice de marchandises et de loisirs. Les autres, les trop pauvres, celles et ceux qui ne servent à rien dans ce projet, sont dégagé-e-s plus loin ou invité-e-s à rester chez eux. Il n’y a qu’à voir certains des nouveaux moyens de transport qui sont mis en place : vélib’, autolib’, moyens de transport individuels et coûteux dont l’accès est « réservé » à qui a une carte bleue et un compte en banque avec suffisamment d’argent dessus.

Parce que le développement d’un nouveau quartier, de nouveaux axes de transport permettent l’augmentation du coût de la vie. Que la mixité sociale et la rénovation urbaine, c’est la guerre aux pauvres. Et que pour nous contenir et mater toute envie de révolte, polices, vigiles et caméras sont omniprésents. Parce que quand on se fait virer à coup d’huissier ou de tramway, contrôler et filmer à chaque coin de rue et chaque angle du métro, qu’on galère à bouffer et se loger, etc., il y a de quoi avoir envie de se révolter non ?

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Des caméras à la pression policière, de la rénovation du quartier aux vélibs, tout ne se passe pas sans encombre pour les promoteurs et bourgeois qui voudraient s’installer après que le quartier se soit fait labourer. Du coup les caméras se font parfois détruire à peine installées, les vélibs se font voler ou se retrouvent avec les pneus crevés, … ça donne plutôt envie de s’y mettre faut juste pas oublier de prendre les caméras et autres par surprise. Et puis pour éviter la surprise des rafles et contrôles dans la rue ou dans le métro c’est possible de se prévenir sur le quai de la présence d’uniformes dans la station ou de laisser entrouvertes les portes des halls d’immeubles pour que d’autres puissent s’y cacher.

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Publié dans le n°2

 

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